Épistémologie et bulles cognitives
Il y avait quelque chose d'ironique dans ce colloque. Une association dédiée à la philosophie pratique — Faire Philo — se demandait si la philosophie pratique était une imposture. Et dans toute la discussion sur l'épistémologie, sur ce qui constitue une vérité philosophique, sur la façon dont on distingue un bon argument d'un mauvais, on n'avait pas convoqué Socrate. Ni Aristote. Ni Deleuze. Comme si la philosophie se questionnait elle-même depuis une bulle hermétiquement close à ses propres fondateurs.
C'est peut-être le meilleur exemple que j'aurais pu trouver pour illustrer ce dont je veux parler ici.
La vérité comme argumentaire — ou comme conviction ?
Erwan Lamy, dans sa présentation sur Jacques Bouveresse, a proposé une thèse épistémologique que je résume ainsi : la vérité se recherche par des argumentaires. Ce n'est pas une position révolutionnaire — c'est à peu près la définition de la philosophie analytique, et Bouveresse en était un représentant illustre en France. Un argument est valide si ses prémisses sont vraies et sa logique correcte. On peut donc, en principe, démontrer une vérité et convaincre un interlocuteur par la seule force du raisonnement.
Cette thèse est séduisante. Elle est aussi, à mon sens, incomplète. Non parce que les arguments ne servent à rien — ils servent — mais parce qu'elle suppose un interlocuteur disponible à la démonstration. Or cette disponibilité est loin d'être universelle. Elle dépend de quelque chose que l'épistémologie formelle tend à ignorer : la bulle cognitive dans laquelle chaque interlocuteur vit et pense.
La bulle cognitive : une architecture, pas une pathologie
Nous avons développé ce concept en détail sur cette page. Rappelons-en les traits essentiels.
Toute pensée est située. Chaque individu organise le monde depuis un point de vue forgé par son histoire, ses expériences, ses lectures, ses relations — et ses affects. Ces configurations mentales ne flottent pas en suspension : elles s'agrègent, forment des ensembles solidaires qui se renforcent mutuellement. Ce n'est pas une pathologie — c'est une architecture. On ne peut pas penser sans cadre, sans horizon d'intelligibilité. Le problème n'est pas l'existence des bulles, mais leur degré d'imperméabilité.
Ce que cela signifie concrètement : quand j'arrive devant un interlocuteur avec un argument, je ne m'adresse pas à une raison pure et disponible. Je m'adresse à quelqu'un qui a déjà une représentation de ce dont je parle — représentation construite sur des expériences que je ne connais pas, des lectures que je n'ai pas faites, des émotions que je ne partage pas nécessairement. Et si mon argument entre en collision frontale avec ce qui structure sa bulle, la réaction la plus fréquente n'est pas la révision — c'est le rejet.
Le problème de l'érudition asymétrique
Ce que j'ai observé — dans des contextes très différents, des ateliers en entreprise aux discussions philosophiques — est le suivant. Chaque personne a un certain niveau d'érudition dans certains domaines, et s'est forgé une pensée sur à peu près tout. Dans les domaines qu'elle maîtrise bien, sa pensée est profonde, nuancée, résistante aux objections superficielles. Dans les domaines qu'elle maîtrise peu, elle a quand même une opinion — souvent issue d'une expérience personnelle, d'une information partielle, ou d'une intuition non vérifiée.
Le philosophe ou le consultant qui arrive avec une érudition plus vaste sur un sujet donné est donc face à un dilemme permanent. S'il déploie toute son érudition, il risque d'écraser son interlocuteur — ce qui produit non pas de la conviction mais de la résistance défensive. S'il cache son érudition pour ne pas paraître condescendant, il risque de ne pas avoir les moyens de modifier quoi que ce soit.
Et l'ignorance, il faut le dire clairement, est rarement désireuse d'être corrigée par quelqu'un de plus savant. Ce n'est pas de la mauvaise volonté — c'est de la dignité. Être corrigé par quelqu'un de plus compétent, en public ou même en tête-à-tête, met en jeu l'estime de soi. On préfère généralement maintenir sa position que de reconnaître qu'on avait tort devant quelqu'un qui le savait avant nous.
La maïeutique comme voie d'accès à la bulle
Socrate — dont l'absence au colloque m'avait frappé — avait compris cela il y a deux mille cinq cents ans. La maïeutique n'est pas une technique rhétorique. C'est une posture épistémologique : plutôt que d'amener l'autre à ma vérité en lui démontrant qu'il a tort, je l'aide à accoucher de ce qu'il sait déjà — ou de la contradiction interne de ce qu'il croit savoir.
La maïeutique commence par prendre au sérieux ce que l'interlocuteur pense. Non pas feindre de le prendre au sérieux — vraiment le prendre au sérieux, essayer de comprendre sur quoi repose sa conviction. Cette démarche est d'abord un acte de respect. Mais c'est aussi la seule stratégie efficace pour identifier l'endroit précis où la bulle peut être rendue poreuse.
Ce n'est qu'une fois qu'on a compris ce qui fonde la pensée de l'autre — et pas seulement ce que cette pensée affirme en surface — qu'on peut poser la question qui va provoquer une micro-fissure dans la bulle. Pas une démolition — une fissure. Quelque chose qui permet à l'air de rentrer.
L'anonymat de la salle comme condition de la réception
Il y a une observation pratique que j'ai faite et que je n'ai pas vue formulée souvent : la posture de professeur n'est vraiment admise que lorsque l'élève peut être anonyme. C'est-à-dire : lorsqu'il est dans une salle, parmi d'autres, et que personne ne peut observer spécifiquement sa réaction à ce qui est dit.
En tête-à-tête, ou en petit groupe où chacun est visible, la démonstration d'une supériorité intellectuelle — même involontaire, même bienveillante — produit une réaction de défense. L'interlocuteur se sent évalué, comparé, potentiellement humilié. Il ferme sa bulle.
Dans une conférence ou un cours magistral, quelque chose de différent se produit. La personne qui reçoit l'information n'est pas directement interpellée — elle peut accueillir une idée nouvelle sans avoir à la défendre publiquement ni à admettre devant témoins qu'elle ne la connaissait pas. L'anonymat de la salle est une protection de la dignité qui permet à la bulle d'être poreuse sans que son propriétaire ait à se sentir diminué.
C'est sans doute pourquoi les grandes conférences — TED, les cours magistraux des meilleurs professeurs — produisent parfois des conversions intellectuelles que des années de dialogue direct n'avaient pas réussi à déclencher. Non pas parce que l'argument est plus fort, mais parce que le dispositif protège l'ego.
Ce que cela dit de la vérité
L'enjeu, finalement, n'est peut-être pas tant la vérité que la capacité à faire admettre ce en quoi on croit — ce que Bouveresse lui-même aurait probablement refusé comme formulation, et ce que pourtant la pratique de l'enseignement confirme tous les jours.
Cela ne signifie pas que la vérité n'existe pas, ni que tous les arguments se valent. Cela signifie que la transmission d'une vérité est un acte à la fois épistémologique et relationnel. La vérité peut être irréprochable ; si elle arrive dans une bulle fermée, par un canal qui active les défenses plutôt que la curiosité, elle rebondit sans laisser de trace.
C'est ce que Vygotski avait compris dans un autre contexte : l'apprentissage ne se produit que dans la zone proximale de développement — l'espace entre ce qu'on sait déjà et ce qu'on peut apprendre avec aide. Une vérité trop distante de la bulle existante n'est pas reçue comme une révélation — elle est reçue comme une menace.
Et c'est ce que la psychagogie, dans son sens le plus profond, cherche à naviguer : non pas faire éclater les bulles par la force d'une vérité extérieure, mais — comme nous l'avons écrit sur la page dédiée — cultiver la perméabilité de leurs bords, identifier les zones de contact, créer les conditions d'une rencontre qui transforme sans détruire.
Ce n'est pas de la complaisance. C'est de la stratégie au service de la vérité.
Références
Jacques Bouveresse, La Connaissance de l'écrivain, Agone, 2008.
Lev Vygotski, Pensée et Langage, 1934.
Francisco Varela, Evan Thompson & Eleanor Rosch, L'Inscription corporelle de l'esprit, Seuil, 1993.
Platon, Ménon ; Théétète, IVe siècle av. J.-C.
Guillaume Rosquin, « La bulle cognitive : entre clôture et porosité », psychagogie.fr, 2025.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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