Le leadership efficace doit-il procéder d'une offusquation virale ?
Commençons par forger le mot dont nous avons besoin. L'offusquation — de offuscare, obscurcir, troubler — désigne l'état de celui qui est choqué moralement, qui ne peut pas laisser passer ce qu'il voit. Ce n'est pas simplement de la colère. C'est un jugement moral incarné dans une émotion : ceci est injuste, et je ne peux pas faire comme si ça n'existait pas. Le mot existe en anglais — offuscation — mais dans un sens plus faible. Nous lui donnons ici une charge plus forte, et nous l'empruntons délibérément au registre du leadership.
Car c'est bien d'offusquation qu'il s'agit quand on examine de près les grands leaders de l'histoire. Non pas des stratèges froids qui ont calculé leur moment. Des gens qui n'en pouvaient plus.
Leader et seigneur : deux figures distinctes
Avant d'aller plus loin, une distinction s'impose. Dans les articles précédents, nous avons décrit le seigneur — celui qui détient une asymétrie relationnelle de connaissance, de capacité, de volonté ou de moralité — et les trois modes d'exercice de cette asymétrie : patronal, despotique, tyrannique.
Le leader est une figure différente. Il n'a pas nécessairement d'asymétrie formelle — pas de titre, pas de mandat, pas de position hiérarchique. Ce qui le distingue, c'est qu'il est suivi. Pas par obligation, pas par contrat, mais parce que des gens ont décidé, librement, que ce qu'il portait méritait qu'ils se lèvent et marchent avec lui.
Rosa Parks n'avait aucune position hiérarchique dans la société américaine de 1955. Étienne Marcel n'était qu'un prévôt des marchands. Simone Weil était une agrégée de philosophie sans poste stable. Moïse, selon le récit, était un berger en fuite. Le délégué syndical n'est souvent que l'ouvrier que les autres ont désigné parce qu'il osait parler. Aucun d'eux n'a commencé par une herrschaft — une domination légitime au sens de Weber. Ils ont commencé par une offusquation.
L'offusquation comme point de départ
Ce qui est remarquable dans ces cas, c'est la structure commune. Quelqu'un voit quelque chose qu'il ne peut pas accepter. Il le dit — ou le fait voir par un geste. Et d'autres, qui ressentaient la même chose sans l'avoir formulé, répondent : oui, exactement, c'est ça.
Rosa Parks refuse de céder sa place dans le bus de Montgomery le 1er décembre 1955. Ce n'est pas un acte planifié dans le cadre d'une stratégie militante — c'est une femme épuisée qui dit non. Mais ce « non » cristallise l'offusquation de milliers de personnes qui attendaient qu'on le formule. Le boycott des bus de Montgomery dure 381 jours. Il marque un tournant du mouvement des droits civiques américains.
Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris en 1357, est offusqué par l'incapacité de la monarchie à défendre le royaume après la capture du roi Jean II par les Anglais. Il convoque les États généraux, impose des réformes, défend ce qui deviendra l'embryon d'un contrôle parlementaire des finances royales. Il sera assassiné en 1358 — ce qui est souvent le sort de ceux qui offusquent les puissants.
Simone Weil s'impose de travailler en usine en 1934-1935 — non pour comprendre le prolétariat de l'extérieur, mais parce qu'elle ne peut pas écrire sur la condition ouvrière sans l'avoir vécue. Son offusquation n'est pas rhétorique. Elle est physique, incorporée, payée de sa santé.
Le kairos : quand le moment est mûr
Mais l'offusquation seule ne suffit pas. Beaucoup de gens sont choqués sans jamais être suivis. Ce qui distingue le leader du simple indigné, c'est en partie la qualité de son geste ou de sa parole — et en partie quelque chose qu'il ne contrôle pas entièrement : le kairos.
Les Grecs distinguaient chronos — le temps qui passe, la durée quantitative — de kairos — le moment opportun, la qualité singulière d'un instant qui ne reviendra pas. Le kairos du leader, c'est le moment où suffisamment de gens partagent déjà son offusquation pour que son geste puisse être reçu et amplifié. Sans ce terreau préalable, le même geste reste invisible.
Rosa Parks n'était pas la première femme noire à refuser de céder sa place dans un bus de Montgomery. Claudette Colvin l'avait fait neuf mois avant elle. Mais Colvin avait quinze ans, était enceinte, et les organisateurs du mouvement avaient jugé que le moment n'était pas propice. Parks, elle, avait le profil, le réseau, et surtout — le moment était mûr. L'offusquation était suffisamment partagée pour que son acte devienne un catalyseur.
Cela donne une équation plus complète : Offusquation partagée + Thought leadership + Kairos = Leadership transformateur.
Le thought leadership : articuler ce que les autres ressentent
Le deuxième terme de l'équation est le thought leadership — la capacité non seulement d'être offusqué, mais d'articuler cette offusquation en une proposition. De transformer un sentiment diffus en une vision : voilà ce qui ne va pas, voilà ce qu'on pourrait faire à la place.
C'est ici que le cas de De Gaulle est instructif — précisément parce qu'il inverse l'ordre habituel. Le 18 juin 1940, De Gaulle n'a aucune légitimité formelle. Il est général de brigade à titre temporaire, vient d'être nommé sous-secrétaire d'État depuis quarante-huit heures, et son gouvernement vient de signer l'armistice. Ce qu'il possède ce soir-là, c'est uniquement son thought leadership : une analyse de la situation — la France a perdu une bataille, pas la guerre — et une proposition — continuer le combat depuis l'extérieur. La herrschaft viendra bien plus tard, quand la légitimité institutionnelle aura rattrapé l'autorité morale. Il commence par l'offusquation et la vision. La légitimité formelle n'est que son aboutissement.
Gustave Le Bon avait, dès 1895, décrit ce mécanisme dans sa Psychologie des foules. Les foules, écrivait-il, ne sont pas conduites par la raison mais par des images et des émotions. Elles suivent celui qui leur donne une représentation simple et forte de leur situation — un ennemi à désigner, une promesse à porter. Le leader efficace ne parle pas à l'intelligence analytique de la foule : il parle à son âme collective, à son eidos — l'image qu'elle a d'elle-même et de ce qu'elle devrait être.
Jésus, ou le refus du leadership politique
Le cas de Jésus mérite une attention particulière parce qu'il est précisément celui d'un leader qui refuse le leadership tel que ses contemporains l'entendent. L'épisode de la Tentation au désert est, dans cette lecture, une clarification programmatique : Satan lui offre successivement la puissance économique (transformer les pierres en pain), la puissance spectaculaire (se jeter du Temple pour être rattrapé par des anges), et la puissance politique (régner sur tous les royaumes du monde). Il refuse les trois.
Son leadership sera d'un autre ordre — ce qu'on pourrait appeler un leadership de révélation, proche de la figure du dṛṣṭā sanskrit que nous avons décrite dans l'article précédent. Il ne commande pas : il montre. Et son offusquation ne se manifeste qu'une seule fois de façon spectaculaire — l'épisode des marchands du Temple — comme si la violence du geste ne pouvait être supportée qu'une fois, comme un signal d'alarme, pas comme une stratégie.
La plupart des saints de l'Église ont suivi cette même structure : des thought leaders qui ont transformé la façon dont leur communauté voyait le monde, sans jamais avoir de légitimité formelle autre que la force de leur témoignage. François d'Assise n'avait aucun pouvoir institutionnel. Il a transformé une génération.
Le seigneur moral : définir le bien, désigner l'ennemi
Le leader transformateur est, in fine, un seigneur moral — au sens de notre quatrième forme d'asymétrie relationnelle. Il définit ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui mérite d'être combattu et ce qui mérite d'être protégé. Il établit des identités : les opprimés et les oppresseurs, les justes et les injustes, les nôtres et les autres.
René Girard a montré que cette désignation passe souvent par un bouc émissaire — une figure qui concentre sur elle l'ensemble des griefs du groupe, et dont la mise à l'écart ou la destruction produit une cohésion temporaire. Le mécanisme est anthropologiquement universel. Il n'est pas moralement neutre.
Un bon leadership — un leadership patronal, pour reprendre notre terminologie — désigne des systèmes, des structures, des injustices. Pas des personnes ni des groupes définis par leur origine. Rosa Parks désignait une loi et un système. Simone Weil désignait des conditions de travail et une organisation économique. Étienne Marcel désignait une gouvernance défaillante. Le bouc émissaire patronal est un problème à résoudre, pas un ennemi à détruire.
Le glissement vers le despotisme ou la tyrannie se produit quand le bouc émissaire devient une catégorie humaine — quand « le système » est remplacé par « eux ». Ce glissement est toujours possible. L'histoire en est pleine. C'est pourquoi le leadership transformateur est une des formes d'autorité les plus puissantes — et les plus dangereuses — que les sociétés humaines produisent.
Le leader qui se sait leader
Il reste une question que cet article ne peut pas éviter. Le leader qui comprend ces mécanismes — qui sait que son offusquation doit être partagée pour être efficace, qui choisit son kairos, qui construit son thought leadership — est-il encore authentique ? Ou est-il devenu un stratège qui simule l'indignation ?
La réponse honnête est : les deux coexistent toujours. Rosa Parks était sincèrement épuisée et indignée. Elle avait aussi été formée au Highlander Folk School, une institution d'éducation militante où on lui avait enseigné les techniques de la résistance non-violente. L'authenticité et la stratégie ne s'excluent pas. Ce qui compte, c'est que l'offusquation de départ soit réelle — qu'elle ne soit pas fabriquée pour les besoins d'une campagne de communication.
Le leader qui part d'une vraie blessure, qui articule une vision juste, qui choisit son moment avec discernement, et qui désigne des problèmes plutôt que des boucs émissaires humains — celui-là exerce son seigneurie morale de façon patronale. Il augmente ceux qu'il conduit. Il les rend capables de se passer de lui. C'est peut-être la définition la plus exigeante du leadership : ne pas créer des disciples, mais créer d'autres leaders.
Références
Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Félix Alcan, 1895.
René Girard, Le Bouc émissaire, Grasset, 1982.
Max Weber, Économie et société, 1922.
Simone Weil, La Condition ouvrière, Gallimard, 1951.
Jeanne Theoharis, The Rebellious Life of Mrs. Rosa Parks, Beacon Press, 2013.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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