Rationalité ou motivation ?
Une conversation avec un sociologue m'a récemment mis face à un malentendu instructif. Il citait Boudon et Mercier & Sperber pour défendre l'idée que les comportements humains sont fondamentalement rationnels. Je résistais. Nous avons mis un moment à comprendre que nous n'utilisions pas le même mot pour désigner la même chose — et que ce décalage lexical cachait une divergence conceptuelle réelle.
Pour moi, la rationalité désigne un mécanisme cognitif : l'inférence à partir de prémisses selon des règles logiques. Je suis rationnel quand je passe correctement de « tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme » à « Socrate est mortel ». La rationalité est une propriété du raisonnement, pas de l'action.
Pour lui, après examen, le mot désignait autre chose : les moteurs de l'action humaine, les raisons qui poussent à agir. Ce qu'on appelle en psychologie des motivations. La confusion n'est pas anodine : dire que l'action humaine est « rationnelle » dans le sens de Boudon, c'est dire qu'elle obéit à des raisons identifiables — ce qui est très différent de dire qu'elle obéit à des règles d'inférence logique. On peut avoir de bonnes raisons d'agir de façon illogique, et inversement.
Cette clarification faite, la question devient : quels sont ces moteurs de l'action ? Boudon en avait identifié plusieurs. Je lui en ai ajouté trois. En voici une cartographie raisonnée.
Les huit motivations
La motivation instrumentale est la plus immédiatement lisible : j'agis pour obtenir un résultat mesurable. C'est la rationalité économique classique — l'homo œconomicus qui calcule coûts et bénéfices avant d'agir. Elle n'est pas fausse ; elle est simplement partielle. Beaucoup d'actions humaines obéissent à d'autres moteurs que l'utilité attendue.
La motivation axiologique est celle par laquelle j'agis pour rester cohérent avec mes valeurs, indépendamment du résultat attendu. Weber l'avait distinguée de la rationalité instrumentale sous le nom de Wertrationalität — la rationalité en valeur. Le soldat qui refuse d'exécuter un ordre contraire à son honneur, le lanceur d'alerte qui dénonce malgré les risques personnels — tous deux agissent axiologiquement. Le rector, dans notre modèle, est précisément le siège de cette motivation.
La motivation cognitive est celle par laquelle j'agis selon ce que je crois vrai, jusqu'à preuve du contraire. Ce n'est pas simplement de l'ignorance — c'est une disposition épistémique : je prends mes croyances au sérieux comme guides de l'action. Boudon insistait sur ce point : la plupart des comportements qui semblent irrationnels de l'extérieur obéissent à une logique interne cohérente, fondée sur des prémisses que l'acteur tient pour vraies. Changer le comportement suppose alors de changer les prémisses — non de moraliser ou de contraindre.
La motivation sociale est celle par laquelle j'agis pour maintenir ou améliorer ma position dans un groupe — pour être reconnu, estimé, inclus. C'est ce que Bourdieu décrivait avec l'habitus et la lutte pour le capital symbolique. Elle explique une grande partie des comportements en apparence irrationnels — dépenses ostentatoires, conformisme, surenchère rhétorique — qui ont une logique parfaitement cohérente quand on comprend que l'enjeu est la position sociale plutôt que l'utilité individuelle.
La motivation adaptative est celle par laquelle j'agis en fonction de ce qui m'est accessible — non par calcul d'utilité, mais par ajustement à ce que le contexte offre ou ferme. Simon l'appelait la rationalité limitée : l'acteur ne maximise pas, il satisfait, en cherchant la première option acceptable plutôt que l'option optimale. Cette motivation est omniprésente dans les organisations : beaucoup de comportements s'expliquent non par des valeurs ou des calculs, mais par la simple disponibilité — « c'est ce qu'on fait ici, c'est ce qui est à portée de main ».
La motivation théorétique — que j'ajoute aux cinq de Boudon — est celle par laquelle j'agis pour tenter de comprendre le Cosmos, d'élucider ce qui est, de produire de la connaissance pour elle-même. Elle ne vise ni un résultat pratique, ni la cohérence axiologique, ni la position sociale. Elle correspond au bios théorétikos aristotélicien que nous avons décrit dans l'article sur les formes de vie : la vie contemplative, orientée vers la connaissance pour ce qu'elle est. Le chercheur fondamental, le philosophe, le mathématicien pur — tous en sont des exemples. Elle est rare, souvent incomprise par les organisations qui ne savent pas la valoriser.
La motivation paternaliste — ma deuxième addition — est celle par laquelle j'agis pour adapter ceux dont j'ai la charge à un ordre que je crois inévitable. Ce n'est pas la contrainte au sens propre — c'est la conviction sincère que je sais mieux que l'autre ce dont il a besoin, et que mon intervention, même non sollicitée, lui est bénéfique. Nous l'avions décrite dans l'article sur les seigneuries comme la forme tyrannique de l'exercice de l'autorité — non pas cruelle, mais sourde au consentement. Le dirigeant qui impose une transformation culturelle « pour le bien de ses équipes », le parent qui choisit le métier de son enfant, le médecin qui prescrit sans expliquer — tous agissent paternalistement. La motivation est réelle ; son coût en termes d'autonomie de l'autre est rarement calculé.
La motivation identitaire — la troisième addition — est celle par laquelle j'agis pour affirmer et défendre ce que je suis devenu. Non pour obtenir un résultat, non pour respecter mes valeurs abstraites, mais pour ne pas me trahir : pour que mes actes soient cohérents avec le récit que je me fais de moi-même. Elle explique la persistance dans des positions indéfendables rationnellement — l'escalade d'engagement, le refus de capituler face à l'évidence — qui sont des défenses d'une identité menacée plutôt que des conclusions logiques. Elle explique aussi les plus beaux gestes de cohérence personnelle : ceux qui agissent selon qui ils sont, non selon ce qu'on attend d'eux.
Ces motivations ne s'excluent pas
Il serait naïf de traiter ces huit motivations comme des catégories étanches. La plupart des actions humaines significatives mobilisent plusieurs d'entre elles simultanément, dans des proportions variables selon les individus et les contextes. Le lanceur d'alerte agit axiologiquement — mais aussi identitairement (il ne peut pas vivre avec lui-même autrement), et parfois cognitivement (il croit que l'information doit être connue). Le chercheur fondamental agit théorétiquement — mais aussi socialement (la reconnaissance de ses pairs compte) et instrumentalement (les financements dépendent des publications).
Ce qui varie entre les individus, c'est la hiérarchie de ces motivations — laquelle prime quand les autres entrent en conflit. C'est cette hiérarchie que le sociologue de Boudon appelle raisons d'agir, et que notre modèle des cinq drivers cherche à cartographier sous une autre forme. Le rector dominant produit une hiérarchie où la motivation axiologique prime. Le nexus dominant produit une hiérarchie où la motivation sociale prime. Le dæmon dominant produit une hiérarchie où la motivation théorétique ou identitaire prime. Ce parallèle entre les deux grilles de lecture n'est pas une preuve — c'est une convergence qui mérite d'être approfondie.
Le langage comme condition de la rigueur
Revenons à notre point de départ : le malentendu entre le sociologue et moi. Il n'était pas dû à une ignorance réciproque, ni à une mauvaise foi. Il était dû à l'usage du même mot — rationalité — pour désigner deux réalités distinctes. Ce type de malentendu est extrêmement courant dans les discussions sur l'action humaine, précisément parce que les mots du sens commun (rationnel, motivé, libre, responsable) ont des usages multiples que les disciplines académiques ont progressivement différenciés sans toujours se mettre d'accord entre elles sur ces différenciations.
Wittgenstein, dans le Tractatus logico-philosophicus, écrivait que les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Ce n'est pas seulement une proposition métaphysique — c'est un diagnostic pratique : ce que je ne peux pas dire précisément, je ne peux pas le penser précisément non plus. Et ce que je ne peux pas penser précisément, je ne peux pas le communiquer, ni le transmettre, ni le défendre.
Le langage n'est pas qu'un vecteur d'information. C'est l'outil avec lequel la pensée se construit elle-même. Et pour que ce travail de construction soit rigoureux — pour qu'il produise quelque chose qui mérite le nom de raisonnement plutôt que de simple réaction — l'usage des mots doit être précis. Non pas au sens où tout le monde devrait parler la même langue technique : mais au sens où, dans une conversation donnée, les interlocuteurs devraient vérifier qu'ils désignent la même chose par le même mot avant de débattre de ce qu'il désigne.
C'est peut-être la leçon la plus simple — et la plus difficile à appliquer — de toute cette série d'articles : avant de discuter du fond, vérifier le lexique. Non par formalisme, mais parce que la précision des mots est la condition de la précision des idées. Et que sans précision des idées, ce qu'on appelle débat n'est souvent qu'une collision de bulles cognitives qui ne se touchent jamais vraiment.
Références
Raymond Boudon, Raison, bonnes raisons, PUF, 2003.
Hugo Mercier & Dan Sperber, The Enigma of Reason, Harvard University Press, 2017.
Max Weber, Économie et société, 1922 — sur la distinction Zweckrationalität / Wertrationalität.
Herbert Simon, Administrative Behavior, Macmillan, 1947 — sur la rationalité limitée.
Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980.
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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