Vie pro, vie perso : équilibrer pour engager
La notion d'équilibre vie professionnelle — vie personnelle est devenue un topos du management contemporain. Elle est présente dans les enquêtes de satisfaction, dans les chartes RH, dans les arguments de recrutement. On la mesure, on la surveille, on la célèbre. Et pourtant, quelque chose dans cette formulation résiste à l'examen : l'idée qu'il existerait deux pôles distincts — d'un côté le travail, de l'autre la vie — entre lesquels il s'agirait de trouver le bon curseur.
Cette bipolarité est une simplification commode. Elle n'est pas une description fidèle de l'expérience humaine. Et les politiques RH qui s'y conforment produisent, au mieux, des résultats partiels — parce qu'elles répondent à une question mal posée.
Le problème de la bipolarité
Quand on demande à quelqu'un ce qu'il fait de sa vie, la réponse ne se réduit jamais à deux cases. Un médecin urgentiste peut être également peintre le week-end, père attentif le soir, coureur de trail le dimanche matin, et engagé dans une association d'aide aux sans-abri depuis dix ans. Lequel de ces rôles est « professionnel » ? Lequel est « personnel » ? La question devient rapidement absurde — parce que la réalité de cette vie ne se laisse pas partager en deux.
La distinction vie pro / vie perso est une catégorie administrative, utile pour les contrats de travail et les décomptes horaires. Elle ne dit rien sur ce qui donne du sens à une existence. Et c'est précisément sur la question du sens que l'engagement se joue — comme nous l'avons vu dans les articles précédents de cette série.
Pour retrouver une description plus juste de la complexité humaine, il faut remonter à une tradition plus ancienne — celle des Grecs, qui avaient pour cela un vocabulaire d'une précision remarquable.
Les bioi : une cartographie plus fine
La langue grecque ancienne dispose d'adjectifs particulièrement riches pour qualifier les formes de vie. Le mot bios — distinct de zoé, la vie biologique brute — désigne une façon qualifiée de vivre, une forme d'existence choisie et pratiquée. Aristote, dans son Éthique à Nicomaque, distingue trois grandes formes de bios. Mais la langue grecque permet d'en construire davantage — et l'inventaire qui suit, s'il n'est pas exhaustif, ouvre un espace conceptuel bien plus riche que notre dichotomie moderne.
| Phonétique | Grec | Sens | Attestation |
|---|---|---|---|
| bios chrématikos | Βίος χρηματικός | Vie tournée vers l'argent, les affaires, l'accumulation | Aristote, Politique I, 9 |
| bios apolaustikos | Βίος ἀπολαυστικός | Vie de jouissance et de plaisir | Aristote, Éthique à Nicomaque I, 5 |
| bios ergoforós | Βίος ἐργοφόρος | Vie qui porte l'œuvre du travail, de l'effort | Reconstruction à partir du grec classique |
| bios théorétikos | Βίος θεωρητικός | Vie contemplative, de l'observation et de la connaissance | Aristote, Éthique à Nicomaque I, 5 |
| bios politikos | Βίος πολιτικός | Vie d'action dans la cité, d'engagement public | Aristote, Éthique à Nicomaque I, 5 |
| bios agapétikos | Βίος ἀγαπητικός | Vie affectueuse, aimante, tournée vers les liens | Reconstruction à partir du grec classique |
| bios poiétikos | Βίος ποιητικός | Vie de création, de fabrication, de poïétique | Reconstruction à partir du grec classique |
| bios agônistikos | Βίος ἀγωνιστικός | Vie de luttes, de compétitions, de dépassement | Reconstruction à partir du grec classique |
Quatre de ces bioi sont directement attestés dans le corpus aristotélicien ; les quatre autres sont des reconstructions légitimes à partir des ressources morphologiques du grec classique — cette langue qui forge ses adjectifs avec une précision que le français contemporain ne peut qu'envier. Leur absence du corpus ne signifie pas qu'ils désignent des réalités inexistantes : simplement qu'Aristote ne les a pas formalisés, peut-être parce qu'ils lui semblaient aller de soi.
La pluralité simultanée : contre le dogme du bios unique
La façon dont ces bioi sont généralement présentés — y compris chez Aristote — tend à les hiérarchiser et à les traiter comme des formes d'existence alternatives : on choisit l'une ou l'autre comme orientation dominante de sa vie. La tradition philosophique a largement entériné cette lecture : on est un homme d'action ou un contemplatif, un homme d'affaires ou un artiste.
Ce dogme du bios unique mérite d'être remis en question — non pas philosophiquement, mais empiriquement. Il suffit d'observer des existences réelles pour constater que la pluralité simultanée est non seulement possible, mais fréquente et souvent féconde.
Un entrepreneur mène un bios chrématikos pendant ses heures de travail — il pense chiffre d'affaires, marges, investissements — et un bios agapétikos le soir avec ses enfants. Un chirurgien exerce un bios ergoforós en salle d'opération et un bios agônistikos sur les courts de tennis du week-end. Une chercheuse vit un bios théorétikos dans son laboratoire et un bios poiétikos dans son atelier de céramique. Ces combinaisons ne sont pas des compromis ou des compensations — elles sont des architectures de vie cohérentes, dans lesquelles chaque bios nourrit les autres plutôt que de leur faire concurrence.
Il n'y a rien d'absurde à ce qu'un sportif professionnel ait la peinture pour activité centrale de ses temps libres. Le bios agônistikos et le bios poiétikos mobilisent des dimensions différentes de la même personne — et leur coexistence produit souvent une richesse que ni l'un ni l'autre ne pourrait atteindre seul.
Ce que cela change pour le management
Si la pluralité des bioi est une réalité de l'expérience humaine, et si l'engagement au travail dépend de la satisfaction des besoins fondamentaux — autonomie, compétence, appartenance, au sens de Deci et Ryan —, alors une question s'impose : est-ce que l'organisation dans laquelle travaille un individu lui permet d'exprimer la pluralité de ses bioi, ou est-ce qu'elle n'en reconnaît qu'un seul ?
Une organisation mécaniste, au sens de Burns et Stalker, tend à ne reconnaître qu'un seul bios chez ses collaborateurs : le bios ergoforós — celui qui porte l'œuvre du travail prescrit, dans les horaires définis, selon les procédures établies. Tout ce qui dépasse ce périmètre est considéré comme extérieur à l'organisation, voire comme une distraction potentielle.
Une organisation organique, elle, peut reconnaître et même valoriser la pluralité. Le collaborateur qui mène un bios théorétikos intense — qui lit beaucoup, qui réfléchit, qui fait des connexions inattendues — apporte à l'organisation une capacité d'analyse que la seule exécution ne produit pas. Celui qui mène un bios agapétikos fort — profondément attaché à ses relations — est souvent le vecteur de la cohésion informelle que nulle politique RH ne fabrique.
Ce constat a une conséquence pratique concrète : permettre à un collaborateur d'exprimer plusieurs bioi dans le cadre de son travail — ou à ses marges — n'est pas une concession au confort personnel. C'est une condition de son engagement intrinsèque. La Self-Determination Theory de Deci et Ryan l'établit clairement : un engagement durable naît de la satisfaction simultanée de l'autonomie, de la compétence et de l'appartenance. Ces trois besoins correspondent, dans la grille des bioi, à des formes d'existence que l'organisation peut soit étouffer soit laisser respirer.
L'équilibre n'est pas un curseur
Revenons maintenant à la notion d'équilibre — mais en la pensant autrement. L'équilibre vie pro / vie perso, tel qu'il est généralement posé, suppose un curseur entre deux pôles : plus de travail = moins de vie personnelle, et réciproquement. C'est une logique de vases communicants.
Le cadre des bioi propose une logique différente : non pas un curseur entre deux pôles, mais une architecture personnelle de formes d'existence dont chacune a sa densité propre, et dont la combinaison constitue ce qu'on pourrait appeler la zoé qualifiée d'un individu — sa vie pleinement vécue. L'équilibre n'est pas la neutralité du curseur à mi-chemin. C'est la cohérence d'une architecture dans laquelle chaque bios reçoit l'espace et le temps qui lui permettent de s'exprimer sans étouffer les autres.
Cette cohérence est éminemment personnelle — elle dépend de la hiérarchie des drivers de chaque individu, de son histoire, de ses contraintes. Elle ne se décrète pas par politique RH. Mais elle peut être favorisée ou empêchée par la culture de l'organisation dans laquelle un individu travaille.
Un manager qui comprend cela — qui sait que son collaborateur le plus productif est aussi un père très présent, un musicien du dimanche et un lecteur boulimique, et qui voit ces dimensions comme des ressources plutôt que comme des concurrences — est un manager qui travaille avec la réalité plutôt que contre elle. Et c'est précisément ce manager-là qui crée les conditions d'un engagement qui ne s'use pas.
Références
Aristote, Éthique à Nicomaque, I, 5 ; Politique, I, 9, IVe siècle av. J.-C.
Edward L. Deci & Richard M. Ryan, Self-Determination Theory, Rochester, 1985.
Tom Burns & G.M. Stalker, The Management of Innovation, Tavistock, 1961.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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