Comment se passer de seigneurie ?

L'article précédent décrivait les quatre formes de seigneurie et leurs risques d'abus. Il se concluait sur une question : comment garantir que celui qui détient une asymétrie l'exercera en mode patronal plutôt que despotique ou tyrannique ? Mais une autre question, plus radicale, mérite d'être posée : peut-on se passer de seigneurie du tout ? Des cultures entières ont tenté de le faire. L'examen de leur expérience est instructif — autant pour ce qu'il révèle de possible que pour ce qu'il révèle de difficile.

La Janteloven : l'abolition culturelle de la seigneurie

En 1933, l'écrivain dano-norvégien Aksel Sandemose publie un roman, Un fugitif recoupe ses traces, dans lequel il décrit une petite ville fictive nommée Jante, gouvernée par un décalogue implicite que ses habitants respectent sans l'avoir jamais formulé explicitement. Ce décalogue — la Janteloven, ou loi de Jante — peut se résumer en une formule : tu ne te croiras pas supérieur aux autres, en quoi que ce soit.

Sandemose n'inventait pas ce code — il le satirisait. Il décrivait avec une précision grinçante une mentalité qu'il avait observée dans les communautés scandinaves de son époque : l'égalitarisme érigé en norme suprême, la modestie imposée comme vertu cardinale, et la sanction sociale immédiate pour quiconque s'en écarte. Ce code prescrit l'égalitarisme, le collectivisme, l'homogénéité et la conformité comme des valeurs à protéger. Souscrire à la notion de gain individuel ou d'individualité par rapport à l'ethos collectif est considéré comme odieux et inacceptable.

La Janteloven n'est pas une loi écrite. C'est un habitus au sens de Bourdieu — une disposition incorporée, transmise de génération en génération, qui opère en dessous du seuil de la conscience. Dans le milieu professionnel, elle se traduit par une approche collaborative où le travail d'équipe est valorisé au détriment des succès individuels, et par une tendance à privilégier le consensus en évitant les conflits ouverts.

L'intention est noble : abolir les asymétries, rendre les relations symétriques, protéger chaque individu de la domination des autres. Mais l'exécution produit un effet pervers que Sandemose avait bien vu : tous les habitants sont à la fois victimes et bourreaux. Jante tient Jante en échec. L'égalité est maintenue non par l'élévation de tous, mais par la pression à la descente de quiconque s'élève. La seigneurie n'est pas abolie — elle est distribuée, exercée collectivement par le groupe sur chacun de ses membres.

Le prix de la conformité : assertivité et exclusion

Le mécanisme d'application de la Janteloven est l'exclusion sociale. Celui qui se distingue — par ses opinions, ses réussites, ses façons d'être — s'expose à une mise à l'écart discrète mais réelle : le regard qui se détourne, la conversation qui s'arrête, l'invitation qui n'arrive pas. Ce n'est pas de la violence — c'est de la froideur. Et la froideur, dans des sociétés où la chaleur du groupe est la ressource affective centrale, est une sanction redoutable.

La conséquence sur l'assertivité est mécanique : si exprimer un point de vue divergent risque l'exclusion, on apprend à ne pas l'exprimer. Non par hypocrisie, mais par intégration profonde de la norme. Le silence n'est pas vécu comme une capitulation — il est vécu comme une vertu. La modestie devient une disposition sincère, pas une façade. Et le consensus qui en résulte n'est pas le fruit d'une délibération — c'est le résultat d'une autocensure collective dont personne n'est individuellement responsable.

C'est précisément ce que Pierre-Yves Gomez identifie comme le risque de l'intelligence collective sans gouvernance : sans certaines procédures de pilotage exigeantes, les groupes peuvent produire les pires décisions — les interactions sociales renforcent les biais plutôt qu'elles ne les corrigent, les opinions se polarisent, et le besoin de consensus nécessaire pour conclure finit par émousser les différences exprimées. La Janteloven pousse cette logique à son terme : le consensus est si fortement valorisé que la différence ne s'exprime plus du tout.

Le cas français : l'autre excès

Si la culture scandinave produit une assertivité insuffisante par excès de conformisme horizontal, la culture française produit l'excès inverse — et pour des raisons symétriques.

La France est une culture profondément verticale : habituée à la seigneurie, formée dans des institutions hiérarchiques, elle a développé une relation au débat qui est avant tout une relation à l'autorité. On n'argumente pas pour trouver la vérité ensemble — on argumente pour convaincre, pour l'emporter, pour démontrer sa supériorité intellectuelle. La disputatio scolastique, le modèle rhétorique des grandes écoles, la tradition du débat politique à la française — tout cela forme des individus qui savent dire leur opinion, souvent avec force, mais qui ont peu développé la capacité d'écouter celle des autres avant de répondre.

Gomez le formule clairement : pour corriger les excès d'un modèle ancien fondé sur l'homogénéité des profils et la verticalité hiérarchique, il devient dangereux de célébrer une horizontalité réputée spontanément vertueuse. Abolir la seigneurie dans un contexte français sans préparer les acteurs à la délibération réelle produit non pas la Janteloven, mais la cacophonie : chacun dit ce qu'il pense, libéré de la contrainte hiérarchique, sans le cadre qui rendrait ces paroles productives.

Les deux excès — le silence scandinave et la cacophonie française — partagent la même cause profonde : l'absence d'une discipline de l'entendement. L'un par excès de retenue, l'autre par excès d'expression, les deux court-circuitent le processus par lequel une perception devient une pensée valide, et une pensée valide devient une décision juste.

L'ascèse de l'entendement

C'est à cette discipline que nous donnons le nom d'ascèse de l'entendement — non pas une mortification, mais un entraînement : l'exercice progressif d'un entendement qui, au lieu de réagir immédiatement à ce qu'il perçoit, prend le temps de parcourir les étapes qui séparent la perception de la décision.

Morphologie de l'entendement : de la perception sensorielle à la décision

Le schéma ci-dessus décrit cette morphologie en quatre étapes distinctes.

La première est la perception sensorielle — l'observation brute. Elle n'est pas neutre : elle est déjà filtrée par l'attention, elle-même orientée par les intérêts, la fatigue et la spécialité du percevant. La saillance d'un stimulus — ce qui attire le regard ou l'oreille — dépend de qui perçoit. Deux personnes dans la même réunion n'entendent pas la même chose, parce qu'elles n'ont pas les mêmes filtres.

La deuxième est l'intelligence — au sens étymologique d'intellego : comprendre, lier entre elles les observations pour en dégager un sens. Cette étape mobilise les connaissances, les croyances, la mémoire et la capacité d'analogie. C'est ici que l'érudition joue son rôle — non comme ornement, mais comme infrastructure de la compréhension. Elle est aussi le lieu où des opinions de fait se forment : ce qu'on croit avoir compris de la réalité, distinct de ce qu'on croit devoir en penser.

La troisième est la pensée — au sens du latin penso : peser, délibérer. C'est l'étape où les opinions de valeur interviennent : non plus « qu'est-ce qui se passe ? » mais « qu'est-ce que cela vaut ? qu'est-ce qui compte ici ? ». C'est aussi le lieu des présomptions — præsumo, πρόληψις — ces jugements anticipés qui colorent la pensée avant même qu'elle soit formulée. Le doute, le mépris, l'indifférence, la récusation peuvent interrompre le processus ici, avant qu'il atteigne la décision.

La quatrième est la décision — au sens de volonté et d'intention. Elle peut prendre plusieurs formes : réagir, communiquer (signaler, commenter, questionner), mémoriser, ou délibérément ne rien faire. Cette dernière option — ne rien faire — est souvent la plus difficile et la plus sage : elle suppose d'avoir parcouru les trois étapes précédentes et d'avoir conclu qu'aucune action n'est nécessaire pour l'instant.

L'ascèse de l'entendement consiste à ne pas court-circuiter cette chaîne. Ne pas réagir à la perception sans passer par l'intelligence. Ne pas formuler une opinion de valeur sans avoir d'abord formé une opinion de fait. Ne pas décider sans avoir pesé. Ce n'est pas de la lenteur — c'est de la rigueur. Et c'est précisément cette rigueur qui manque dans les deux excès que nous avons décrits : le Scandinave qui renonce à parler avant même d'avoir pesé, par anticipation de la sanction sociale ; le Français qui parle avant même d'avoir compris, par anticipation du débat rhétorique.

Une voie entre la Janteloven et la cacophonie

La réponse à la question « comment se passer de seigneurie ? » n'est donc pas l'abolition de toute asymétrie — nous avons vu que c'est impossible et que la tentative produit une seigneurie collective plus diffuse mais tout aussi contraignante. Elle n'est pas non plus le retour à la verticalité hiérarchique — nous avons vu ce qu'elle produit en termes de capture et d'emprise.

Elle est dans la constitution d'une communauté délibérante — un collectif dont chaque membre a développé suffisamment de discipline de l'entendement pour que les asymétries réelles (de connaissance, de capacité, de légitimité) puissent être nommées, mises au service du collectif, et exercées en mode patronal. Non pas l'égalité des compétences — qui est une fiction — mais l'égalité de dignité dans la délibération : chacun parle après avoir compris, pèse avant de décider, et accepte que sa décision soit examinée par les autres.

C'est ce que Gomez appelle rendre la confrontation des opinions gouvernable : l'enjeu n'est plus d'ouvrir à la diversité des opinions, mais de rendre leur confrontation gouvernable, et le risque n'est plus de faire taire les différences, mais de ne pas savoir qu'en faire.

L'ascèse de l'entendement n'est pas une solution individuelle à un problème collectif. Mais elle est la condition individuelle sans laquelle aucune solution collective ne peut fonctionner. On ne construit pas une communauté délibérante avec des membres qui réagissent avant de comprendre.


Références

Aksel Sandemose, Un fugitif recoupe ses traces (En flygtning krydser sit spor), 1933.

Pierre-Yves Gomez, « L'intelligence collective à l'épreuve de la diversité », pierre-yves-gomez.fr, avril 2026.

Scott Page, The Difference: How the Power of Diversity Creates Better Groups, Firms, Schools, and Societies, Princeton University Press, 2007.

Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Éditions de Minuit, 1980.

Marc Auchet, « La loi de Jante et l'imaginaire social scandinave », Nordiques, n° 4, 2004.

François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.