Quand la culture devient colonisation
Tout a commencé avec Beltane. Un ami m'a souhaité une joyeuse fête celtique de début mai — ce sabbat qui marque le retour de la lumière et de la vie après l'hiver — et l'étymologie m'a saisi. Bel, le dieu lumineux, tene, le feu. Puis, par une de ces digressions dont le dictionnaire latin de Gaffiot est coutumier, je me suis retrouvé à relire l'entrée du verbe colo. Et là, quelque chose s'est mis en place.
Ce que dit le verbe colo
Colo, en latin, est un verbe remarquablement riche. Il signifie d'abord : cultiver la terre, la travailler, en prendre soin. De là vient agricola — celui qui cultive l'ager, le champ. De là vient cultura — le soin qu'on apporte à quelque chose pour le faire prospérer. De là vient cultus — le culte, le soin rendu aux dieux, la façon dont on les honore.
Mais colo signifie aussi : habiter un lieu, s'y établir, y résider. Et de là vient colonia — l'établissement humain dans un territoire, la colonisation. Le colonus est à la fois le paysan qui cultive et le colon qui s'installe.
Ce n'est pas une coïncidence lexicale. C'est une révélation sur la façon dont les Romains concevaient le rapport à la terre et aux autres peuples : cultiver et coloniser sont le même geste. On prend soin de quelque chose, on lui donne une forme, on lui impose un sens — et on l'occupe. L'agriculteur fait à son champ ce que le colonisateur fait au territoire conquis : il le rend productif selon ses propres critères, il lui donne une direction qui n'était pas la sienne.
Ce fil étymologique rejoint une intuition que John Locke a formulée deux mille ans plus tard dans son Second Traité du gouvernement civil : la terre appartient à celui qui la travaille, qui lui donne de la valeur par son labeur. C'est sur ce principe que les colons européens ont justifié la dépossession des peuples autochtones — leurs terres n'étaient pas « cultivées » selon les critères européens, donc elles n'appartenaient à personne. La culture comme droit de propriété. La colonisation comme extension naturelle de la culture.
Cicéron et la culture de l'âme
Cicéron, dans ses Tusculanes, écrit une phrase que tout latiniste connaît : cultura animi philosophia est — la philosophie est la culture de l'âme. Il emprunte délibérément la métaphore agricole : l'âme est un champ qui peut être cultivé, enrichi, rendu fertile par la réflexion — ou laissé en friche, envahi de mauvaises herbes par l'ignorance et les passions.
C'est une belle image. Mais elle porte en elle la même ambiguïté que le verbe colo : qui décide de ce qui pousse ? Qui choisit les graines ? Qui définit ce qu'est une mauvaise herbe ? La culture de l'âme suppose un cultivateur — et le cultivateur a ses propres intérêts, ses propres goûts, ses propres convictions sur ce qu'une âme bien cultivée doit produire.
Toute culture est une orientation. Toute éducation est une forme de colonisation douce — on instille des valeurs, des références, des façons de voir le monde qui ne sont pas neutres. La question n'est pas de savoir si cela se produit — cela se produit toujours — mais qui le fait, dans quel intérêt, et avec quel consentement de celui qui est cultivé.
Les peuples colonisés par l'Occident ont certainement un avis précis sur ce point. La mission civilisatrice — la culture portée aux barbares — a servi de justification à des siècles d'oppression, d'extraction, de destruction des cultures autochtones. La colonisation n'était pas seulement territoriale et économique : elle était culturelle, au sens propre. On imposait une langue, une religion, un système éducatif, un calendrier, une architecture. On cultivait les âmes conquises selon les critères du colonisateur.
La concentration médiatique comme colonisation intérieure
Ces réflexions ne seraient que de l'histoire ancienne si quelque chose d'analogue ne se produisait pas aujourd'hui, sous nos yeux, dans un pays qui se croit à l'abri de ce type de phénomène.
Regardons les faits. Vincent Bolloré contrôle Canal+ (CNews, C8, Canal+), Europe 1, RFM, Le Journal du Dimanche et la presse magazine via Prisma Media (Voici, Capital, Femme actuelle…). En 2023, Bolloré a acquis le groupe Hachette, avec les éditions Fayard, Larousse, Grasset, Calmann-Lévy, Le Livre de poche et Armand Colin. En novembre 2024, il a participé au rachat de l'École supérieure de journalisme de Paris. Bernard Arnault, de son côté, est propriétaire des Échos, du Parisien, et a acquis Paris Match en octobre 2024. Rodolphe Saadé a finalisé l'achat d'Altice Media — BFMTV et RMC — à l'été 2024.
Ce mouvement de concentration n'est pas nouveau dans l'histoire de la presse. Ce qui est nouveau, c'est son ampleur et sa cohérence. Les journaux français évoquent une « bollorisation » des médias, c'est-à-dire un tournant conservateur des lignes éditoriales après éviction des journalistes, qui sont presque totalement remplacés. Ce n'est plus seulement la propriété d'un média — c'est l'orientation de sa production culturelle.
Or les médias sont, au sens de Cicéron, des instruments de culture de l'âme collective. Ce qu'une société regarde, lit, écoute tous les jours forme ses représentations, ses valeurs implicites, ses présupposés sur ce qui est normal et ce qui est déviant, sur qui mérite le respect et qui mérite le mépris. Les médias sont le cultus contemporain — le soin rendu aux dieux de l'opinion publique, qui façonne en retour l'opinion elle-même.
Des rois de facto
Dans l'article sur les seigneuries, nous avons décrit les quatre formes d'asymétrie relationnelle — de connaissances, de capacités, de volonté, de moralité — et leurs trois modes d'exercice : patronal, despotique, tyrannique. La concentration médiatique entre les mains d'une poignée d'oligarques constitue une accumulation de toutes ces asymétries simultanément.
Asymétrie de connaissances : ils contrôlent ce que le public sait et ne sait pas, ce qui est mis en avant et ce qui est tu. Asymétrie de capacités : ils disposent des moyens techniques et financiers de diffusion que nul citoyen ordinaire ne peut égaler. Asymétrie de volonté : leur pouvoir n'est pas formellement politique — personne ne les a élus — mais il est réellement hégémonique. Asymétrie de moralité : ils définissent implicitement ce qui est légitime, ce qui est raisonnable, ce qui est extrême.
Ils ressemblent, dans leur fonction, à l'Église sous l'Ancien Régime. Non pas qu'ils soient religieux — encore que certains le soient — mais parce qu'ils occupent la même position structurelle : celle d'une instance qui décide de ce qui constitue la vérité partageable, les valeurs acceptables, les récits légitimes. L'Église le faisait au nom de Dieu. Eux le font au nom du marché, de l'audience, de la rentabilité. Le résultat, pour celui qui reçoit ce flux quotidien de représentations orientées, est comparable : une colonisation douce de l'imaginaire.
Tyrannie ? Au sens aristotélicien — celui qui impose sa conception du bien sans le consentement de ceux sur qui il l'impose — peut-être. Despotisme ? Certainement, dans la mesure où l'asymétrie est maintenue, cultivée, et orientée vers la captation d'influence.
Comment contre-cultiver ?
La question n'est pas rhétorique. Si la culture peut être un instrument de colonisation, alors la résistance à cette colonisation passe par la culture elle-même — par la capacité à cultiver son propre champ intérieur, à ne pas laisser d'autres le faire à sa place.
C'est ce que Cicéron entendait par cultura animi : non pas recevoir passivement une culture, mais travailler activement son âme par la réflexion, la lecture, la confrontation d'idées. Ce que nous avons appelé, dans l'article sur l'ascèse de l'entendement, la discipline de ne pas réagir avant d'avoir compris — de ne pas laisser la perception court-circuiter la pensée.
Cela suppose d'abord de nommer ce qui se passe. La concentration médiatique n'est pas un phénomène naturel — c'est une stratégie délibérée, documentée, dont les effets sur les lignes éditoriales sont observables et mesurables. La nommer, c'est déjà résister à son emprise.
Cela suppose ensuite de diversifier ses sources — non par éclectisme paresseux, mais par volonté consciente de ne pas laisser un seul regard définir le réel. Et cela suppose, peut-être, de retrouver le sens premier de colo dans sa dimension la plus intime : cultiver son propre champ, l'entretenir avec soin, ne pas le laisser en friche pour qu'un autre s'y installe à sa place.
La philosophie, disait Cicéron, est la culture de l'âme. Elle n'a jamais été aussi nécessaire.
Références
Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934.
Cicéron, Tusculanes, II, 13, 45e av. J.-C.
John Locke, Second Traité du gouvernement civil, 1689.
Aristote, Politique, IVe siècle av. J.-C.
Attac & Observatoire des multinationales, Le Système Bolloré, de la prédation financière à la croisade politique, avril 2025.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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