Engagement, dévouement, et dévotion

Depuis que Gallup a débarqué en France avec ses enquêtes annuelles sur l'engagement au travail, un mot a envahi les discours managériaux : engagement. On mesure le taux d'engagement, on conçoit des stratégies d'engagement, on recrute des « Chief Engagement Officers ». Mais ce mot, dans l'acception que Gallup lui donne, est un anglicisme conceptuel autant que lexical. Il désigne une implication émotionnelle et cognitive dans son travail, un investissement de soi qui dépasse la simple exécution du contrat — et qui suppose, selon Marcel Mauss, un contre-don : si l'entreprise donne du sens, de la reconnaissance, de l'autonomie, l'employé donne en retour son énergie, sa créativité, sa loyauté.

Ce n'est pas ainsi que le mot s'est construit en français. Et cet écart n'est pas anodin.

L'engagement au sens français : une promesse engageant la responsabilité

En français, « s'engager » vient du vieux français engagier — mettre en gage, donner en garantie. Celui qui s'engage met quelque chose en jeu : sa parole, sa réputation, sa responsabilité juridique. L'engagement est un acte performatif — il crée une obligation. Le contrat de travail en est l'exemple le plus courant : l'employé s'engage à travailler, l'employeur s'engage à rémunérer. Mais la même logique s'applique au fournisseur qui s'engage à livrer sous certaines conditions, à l'artisan qui s'engage sur un devis, au fiancé qui s'engage devant témoins.

Dans cette acception, être « engagé » était synonyme d'être embauché — d'avoir contracté. On disait « prendre quelqu'un à son service » ou « l'engager ». La réciprocité est bien présente, mais elle est juridique et symétrique : chaque partie donne quelque chose de précis en échange de quelque chose de précis. Ce n'est pas de l'implication émotionnelle — c'est du droit des obligations.

Quand Gallup mesure l'engagement, il mesure tout autre chose : non pas si le contrat est respecté, mais si l'employé met davantage que ce que le contrat requiert. C'est précisément ce supplément — cette zone au-delà de l'obligation — que le mot français n'avait pas vocation à désigner.

Le dévouement : une passion, pas une réciprocité

Pour désigner ce supplément, le français avait un autre mot : le dévouement. Fayol l'utilisait encore en 1916, dans son Administration industrielle et générale, comme l'une des qualités qu'un bon management pouvait obtenir de ses employés. Non pas l'obéissance — qui relève du niveau 3 de notre échelle des contraintes — non pas l'engagement contractuel — qui relève du niveau 3 également — mais quelque chose de plus profond : une disposition à se donner pour l'œuvre commune, à y consacrer une énergie qui dépasse le prescrit.

Ce qui distingue le dévouement de l'engagement gallupien, c'est précisément l'absence de réciprocité attendue. On ne se dévoue pas pour recevoir un contre-don — on se dévoue parce qu'on est animé par quelque chose : une passion pour le métier, un amour pour la personne, une conviction que l'œuvre en vaut la peine. Je me dévoue à la philosophie — c'est ainsi que je désigne ma profession sur les actes d'état civil et les documents notariés. Non pas parce que la philosophie me le rend en salaire ou en reconnaissance sociale, mais parce qu'elle est ce à quoi mon dæmon m'appelle.

Le dévouement pour une personne particulière — un proche invalide, un enfant, un parent vieillissant — a cette même structure : c'est un amour qui s'exprime dans l'acte répété, dans la disponibilité permanente, dans le sacrifice consenti sans comptabilité. Il ne supposerait pas de réciprocité pour continuer — même si l'absence totale de reconnaissance peut finir par l'épuiser.

Il y a dans le dévouement quelque chose de la Knechtschaft hégélienne — la condition du serviteur dans la dialectique du maître et de l'esclave. Hegel montre que c'est le serviteur, et non le maître, qui développe une conscience réelle du monde : parce qu'il travaille, qu'il transforme la matière, qu'il investit son être dans l'œuvre. Le maître consomme ; le serviteur crée. Ce renversement est au cœur du dévouement : celui qui se donne sans compter finit par posséder quelque chose que celui qui reçoit n'a pas — une relation à l'œuvre, une profondeur d'expérience, une forme de liberté paradoxale dans la servitude choisie.

La dévotion : le dévouement zélé

La dévotion pousse cette logique jusqu'à son terme. En français, le mot est presque exclusivement religieux — on est dévot envers Dieu, envers un saint, envers une cause sacrée. La dévotion est un dévouement zélé, une servitude qu'on s'impose délibérément, avec une intensité qui dépasse la simple disposition : c'est une orientation de toute l'existence vers un objet unique.

Elle a ses grandeurs — les mystiques qui ont produit des œuvres considérables précisément parce que leur dévotion leur donnait une énergie et une focale que la dispersion ordinaire ne permet pas. Et elle a ses pathologies — le dévot qui perd tout sens critique envers l'objet de sa dévotion, qui confond la valeur de l'objet avec l'intensité de son attachement, qui peut basculer dans la fanatisme si cet objet est un leader charismatique plutôt qu'une transcendance.

Dans le monde professionnel contemporain, la dévotion réapparaît sous d'autres noms. L'employé qui « vit pour son entreprise », dont l'identité s'est entièrement fondue dans son rôle, que Han décrirait comme un sujet de la performance totalement auto-exploité — c'est un dévot. La frontière entre le dévouement sain et la dévotion pathologique tient, comme souvent, au maintien ou à la perte de la capacité critique : est-ce que je garde la possibilité de juger l'objet de mon dévouement, ou lui ai-je remis cette faculté ?

Trois mots, trois rapports à l'acte

Ce que cette cartographie révèle, c'est que derrière un seul mot anglais — engagement — se cachent en français trois réalités distinctes qui n'ont pas la même structure psychologique ni les mêmes conditions de possibilité.

L'engagement au sens français est contractuel et symétrique : il repose sur la réciprocité, il engage la responsabilité, il est réversible si les conditions ne sont plus remplies. C'est le registre du droit et de l'économie.

Le dévouement est passionnel et asymétrique : il ne suppose pas de réciprocité pour exister, il est animé de l'intérieur, il peut durer même sans contre-don. C'est le registre de la vocation, de l'amour, du métier au sens noble. Ce que Fayol cherchait à obtenir — et qu'on ne peut pas obtenir par la contrainte, seulement par des conditions qui permettent à la passion de se déployer.

La dévotion est totalisante et potentiellement aliénante : elle oriente toute l'existence vers un objet unique, elle peut être source de grandeur comme de perte de soi. C'est le registre du sacré — et de ses contrefaçons profanes.

Quand Gallup mesure l'engagement, il cherche en réalité à mesurer quelque chose qui tient davantage du dévouement que de l'engagement juridique. Il cherche à savoir si l'employé a une raison intérieure d'investir davantage que ce que son contrat requiert. Cette mesure est utile. Mais en l'appelant « engagement », il importe une notion qui ne correspond pas à la structure psychologique que le mot désigne en français — et qui risque de faire croire qu'on peut obtenir du dévouement par les mêmes leviers qu'on obtient le respect d'un contrat.

On ne peut pas. Le dévouement s'obtient — si tant est qu'on puisse l'« obtenir » — en créant les conditions dans lesquelles le dæmon de quelqu'un trouve à s'exprimer dans son travail. C'est plus lent, plus incertain, et infiniment plus puissant.


Références

Henri Fayol, Administration industrielle et générale, Dunod, 1916.

Marcel Mauss, Essai sur le don, 1925.

G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, 1807.

Gallup, State of the Global Workplace, éditions annuelles depuis 2011.

Byung-Chul Han, La Société de la fatigue, Circé, 2014.

François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.