La poïétique est-elle l'actualisation du dæmon ?

Je pose cette question sans avoir encore de réponse certaine — et c'est précisément pourquoi elle mérite d'être posée publiquement. Ma théorie de l'âme repose sur un échantillon de six personnes : c'est suffisant pour formuler une hypothèse, insuffisant pour l'affirmer. Ce que je propose ici n'est donc pas une démonstration, mais une mise en résonance entre mon cadre conceptuel et ce que la littérature dit de la créativité — pour voir si les deux convergent, et où ils divergent.

La poïétique : rappel

La poïétique — du grec poiein, faire, produire — désigne l'activité de création, l'acte par lequel quelqu'un produit quelque chose qui n'existait pas avant lui. Aristote la distinguait de la praxis (l'action qui a sa fin en elle-même) et de la théorie (la contemplation). La poïétique est orientée vers un résultat extérieur à l'agent — une œuvre, un objet, une solution nouvelle.

Dans le contexte professionnel contemporain, la poïétique ne se limite pas aux artistes. Elle est présente chez l'ingénieur qui conçoit un système nouveau, chez le cuisinier qui invente une recette, chez le consultant qui propose une démarche inédite, chez l'entrepreneur qui crée un modèle d'affaires que le marché n'avait pas encore vu. Elle est, comme vous le notez, indispensable dans une économie concurrentielle où la différenciation est une condition de survie — et une source de richesse que la simple exécution du prescrit ne peut pas produire.

Mais tous les métiers ne la requièrent pas. L'opérateur qui maintient un processus, le comptable qui applique des normes, le chauffeur qui suit un itinéraire — tous sont nécessaires, et leur ipséité n'a pas besoin d'un dæmon dominant pour que leur travail soit bien fait. La variation des ipséités dans une population n'est pas un problème à corriger : c'est une ressource pour des organisations qui ont besoin simultanément de créateurs et d'exécutants.

Le dæmon comme hypothèse

Dans mon modèle, le dæmon est le driver qui exprime la vocation profonde — l'appel intérieur vers quelque chose de particulier, l'intuition créatrice, l'impulsion qui pousse à aller au-delà de ce qui est demandé. C'est le driver le plus difficile à saisir de l'extérieur, et le plus difficile à contraindre : on peut obliger quelqu'un à être présent, à exécuter, à se conformer. On ne peut pas l'obliger à créer.

Ma question est donc : est-ce que la poïétique — la création réelle, pas la production mécanique de quelque chose de nouveau — requiert un dæmon élevé dans la hiérarchie des drivers ? Ou peut-elle s'actualiser même chez quelqu'un dont le dæmon est secondaire, pourvu que les autres conditions soient réunies ?

Ce que la littérature dit de la créativité

La psychologie de la créativité, depuis une cinquantaine d'années, a produit des résultats convergents sur plusieurs points — et des résultats contradictoires sur d'autres.

Le point le plus solide est la corrélation entre le trait d'Ouverture à l'expérience — l'un des cinq facteurs du modèle Big Five — et la créativité. Ce trait se définit par une curiosité particulière, une volonté d'apprendre et de découvrir des choses nouvelles, une grande indépendance de jugement et une sensibilité esthétique. Les sujets qui se situent à un niveau élevé sur ce trait sont imaginatifs et apprécient les idées nouvelles ; c'est pourquoi le trait Ouverture est associé à la créativité. Les quatre autres traits du Big Five ont une relation beaucoup plus lâche avec la créativité.

Ce résultat est important pour notre question. Le trait d'Ouverture dans le modèle Big Five recouvre en partie ce que je nomme dæmon — mais pas entièrement. L'Ouverture est une disposition cognitive et émotionnelle générale ; le dæmon est plus spécifique : c'est une orientation vers quelque chose de particulier, une vocation plutôt qu'une ouverture diffuse. Les deux sont liés mais distincts.

Selon l'approche multivariée de la créativité, le potentiel créatif d'une personne s'exprime selon les domaines d'application en fonction de facteurs cognitifs (comme la flexibilité et la pensée métaphorique), conatifs (comme l'ouverture aux expériences nouvelles, la tolérance à l'ambiguïté, la prise de risque) et émotionnels. Ce cadre suggère que la créativité n'est pas un trait unitaire — elle est multidimensionnelle, et ses conditions varient selon les domaines.

Ce qui ne simplifie pas notre question — mais qui la précise. Si la créativité est multidimensionnelle, peut-être que le dæmon n'est pas une condition nécessaire à toute forme de poïétique, mais une condition particulièrement favorable à certaines formes — celles qui requièrent une vocation, une singularité, un rapport intense à un domaine précis.

Le flow comme fenêtre sur la relation dæmon-poïétique

Csikszentmihalyi, dans ses recherches sur les états optimaux d'expérience, a observé quelque chose qui touche directement à notre question. Le flow désigne un état de complète absorption dans une activité, où l'on trouve la récompense dans l'activité elle-même plutôt que dans ses résultats futurs — une expérience autotélique, fondée sur la motivation intrinsèque. Ce que Csikszentmihalyi décrit, c'est l'état dans lequel la créativité réelle se produit le plus souvent — non pas sous contrainte ou sous pression externe, mais dans cette zone particulière où la compétence et le défi sont équilibrés, et où la conscience de soi s'efface au profit de l'acte.

Ce qui est remarquable, c'est que les personnes qu'il a étudiées pour construire sa théorie étaient des artistes, des joueurs d'échecs, des musiciens et des sportifs — un groupe pour lequel l'activité est intrinsèquement motivante, qui trouve récompense dans l'exécution de l'acte en lui-même. Ce sont précisément les individus dont le dæmon est dominant — ceux pour qui la vocation structure toute leur relation à leur activité.

Cela ne prouve pas que le flow est inaccessible aux individus à dæmon secondaire. Mais cela suggère que les personnes à dæmon dominant y accèdent plus facilement — parce que la motivation intrinsèque, qui est la condition du flow, est structurellement plus présente chez eux. Le dæmon n'est peut-être pas une condition nécessaire à la poïétique, mais il en est un accélérateur puissant.

Une hypothèse prudente

Que dit alors la convergence entre mon modèle et la littérature ? Je formulerai l'hypothèse ainsi, en restant délibérément dans le registre du probable plutôt que du certain :

La poïétique de haut niveau — celle qui produit des œuvres singulières, des solutions véritablement nouvelles, des créations qui n'existaient pas avant — semble requérir un dæmon élevé dans la hiérarchie des drivers, parce qu'elle suppose une motivation intrinsèque profonde, une familiarité intime avec un domaine, et une capacité à tolérer l'incertitude créatrice que seul un appel intérieur fort peut soutenir dans la durée.

La poïétique ordinaire — la créativité fonctionnelle, la résolution de problèmes nouveaux, l'adaptation intelligente aux situations imprévues — peut s'actualiser sans dæmon dominant, pourvu que le trait d'Ouverture soit présent et que les conditions environnementales favorisent la prise de risque et l'exploration.

Cette distinction entre poïétique de haut niveau et poïétique ordinaire n'est pas une hiérarchie de valeur — les deux sont nécessaires dans une organisation et dans une société. Elle est une distinction de structure psychologique : l'une suppose une vocation, l'autre suppose une disposition.

Ce que cela implique pour les organisations

Si cette hypothèse est correcte, elle a des implications pratiques pour le management et le recrutement. Chercher la créativité comme si elle était un trait homogène distribuable à tous les postes est une erreur de catégorie. La poïétique de haut niveau est rare, exigeante, souvent inconfortable pour l'organisation elle-même — parce que les individus à dæmon dominant suivent leur vocation plutôt que les procédures, et que leur création sort du cadre prescrit.

La poïétique ordinaire, elle, peut être cultivée dans des conditions plus larges — à condition que l'organisation organique au sens de Burns et Stalker crée les espaces dans lesquels elle peut s'exercer sans être immédiatement recadrée comme dépassement du prescrit.

Et la variation des ipséités dans une population — certains à dæmon dominant, d'autres à nexus ou rector dominant — n'est pas une inégalité à corriger. C'est la condition d'une organisation complète, capable à la fois de créer et de tenir, d'innover et de persévérer. Le problème n'est pas la variation : c'est l'inadéquation entre les ipséités et les postes qu'on leur demande d'occuper.


Références

Aristote, Éthique à Nicomaque ; Poétique, IVe siècle av. J.-C.

Mihaly Csikszentmihalyi, Flow: The Psychology of Optimal Experience, Harper & Row, 1990.

Mihaly Csikszentmihalyi, Creativity: Flow and the Psychology of Discovery and Invention, HarperCollins, 1996.

Barron & Harrington, « Creativity, Intelligence, and Personality », Annual Review of Psychology, 1981.

Encyclopædia Universalis, « Psychologie de la créativité ».

Tom Burns & G.M. Stalker, The Management of Innovation, Tavistock, 1961.

François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.