Le Psychopouvoir de Byung-Chul Han
Je suis un pur produit des Trente Glorieuses. Dans ce monde-là, le rapport au travail était clair, presque mécanique : on allait bosser pour pouvoir faire autre chose. Le travail était un moyen, pas une fin. La pêche du dimanche, les vacances en août, le jardinage du samedi — voilà ce que le travail permettait. Cette vision n'était pas cynique. Elle était honnête. Et elle avait une dignité que la génération suivante n'a pas su lui reconnaître.
Simone Weil, bien avant les Trente Glorieuses, avait décrit cette condition avec une précision qui n'a pas vieilli. Dans La Condition ouvrière, elle rapportait son expérience d'usine : le travail répétitif, épuisant, qui laisse l'esprit libre de penser à autre chose précisément parce qu'il ne demande rien de l'âme. Il y avait dans cette séparation entre le corps qui travaille et l'esprit qui attend le soir une forme de liberté intérieure que le discours ultérieur sur l'épanouissement au travail a détruite sans la remplacer.
Le renversement post-68 : l'épanouissement comme injonction
Mai 68 et la psychologie positive ont produit, ensemble, un renversement de paradigme dont nous payons encore les conséquences. Le travail n'est plus présenté comme une nécessité à traverser dignement — il devient le lieu de la réalisation de soi. On doit s'y épanouir, s'y accomplir, y trouver du sens. Le collaborateur idéal est celui qui aime ce qu'il fait au point de ne plus ressentir la frontière entre le travail et la vie.
Ce discours a une généalogie précise. La psychologie positive — Seligman, Csikszentmihalyi et leur concept de flow — a fourni le cadre théorique. Le management par les valeurs et la culture d'entreprise a fourni l'enveloppe institutionnelle. Et les start-ups de la Silicon Valley ont fourni le modèle : des gens qui travaillent seize heures par jour dans des espaces colorés avec des baby-foot, convaincus qu'ils changent le monde et que ce n'est pas vraiment du travail.
Ce paradigme a produit quelque chose d'inédit dans l'histoire du travail : l'auto-exploitation enthousiaste. Non plus le patron qui extorque la plus-value d'un ouvrier récalcitrant, mais l'individu qui s'extorque lui-même, avec conviction, parce qu'il a intégré que sa valeur personnelle se mesure à sa productivité. Je suis en train de le faire en ce moment même, avec la philosophie — et je le sais.
Byung-Chul Han : nommer ce qui n'avait pas de nom
C'est précisément ce mécanisme que Byung-Chul Han a été, parmi les premiers, à nommer avec rigueur. Philosophe sud-coréen formé à Fribourg-en-Brisgau, enseignant depuis plusieurs années à l'École des Beaux-Arts de Berlin, Han est l'auteur d'une vingtaine d'essais courts, denses, traduits dans le monde entier — et pourtant encore largement méconnus en France, où la tradition philosophique peine à accueillir des textes qui ne s'inscrivent pas dans ses propres filiations.
Dans La Société de la fatigue (2010), Han pose un diagnostic : nous sommes passés d'une société disciplinaire — celle de Foucault, fondée sur l'interdit, la surveillance externe, le pouvoir qui dit non — à une société de la performance, fondée sur l'injonction positive, le pouvoir qui dit oui, tu peux, tu dois pouvoir. Ce passage n'est pas une libération — c'est un changement de régime d'oppression. La discipline contraignait de l'extérieur ; la performance contraint de l'intérieur. Et la violence intérieure est plus difficile à identifier, plus difficile à résister, parce qu'elle porte le visage de la liberté.
Le sujet performant, écrit Han, est à la fois bourreau et victime. Il ne peut s'en prendre qu'à lui-même quand il échoue — puisque c'est lui qui s'est fixé ses propres objectifs, lui qui s'est imposé ses propres exigences. La dépression, le burnout, l'épuisement chronique ne sont pas des accidents du système — ils en sont les produits logiques. Ce sont les pathologies d'une liberté qui s'est transformée en contrainte.
Dans Psychopolitique (2014), Han prolonge ce diagnostic en montrant comment le néolibéralisme et les technologies numériques ont perfectionné ce mécanisme. Le Big Data n'est pas seulement un outil de surveillance — c'est un instrument de conditionnement psychique. Dans le panoptique numérique, il n'y a pas de Big Brother qui arrache des informations contre notre volonté : nous nous dévoilons librement, nous nous mettons à nu de notre plein gré, attirés par la logique des likes, des followers, de la gratification immédiate. La surveillance s'est faite désirable. L'endoctrinement n'a plus besoin de contrainte — il passe par le plaisir.
C'est ce que Han appelle le psychopouvoir : un pouvoir qui ne s'exerce plus sur les corps comme la biopolitique de Foucault, mais sur les psychés — sur les désirs, les émotions, les subjectivités. Un pouvoir d'autant plus efficace qu'il est invisible, intériorisé, exercé au nom de la liberté individuelle.
La vita contemplativa comme résistance
Face à ce diagnostic, Han ne propose pas de révolution — il propose un retrait. Dans plusieurs de ses essais, et notamment dans Éloge de la terre et ses réflexions sur la vita contemplativa, il défend l'idée que la résistance au psychopouvoir passe par la récupération du temps long, de l'attention profonde, de la contemplation — tout ce que la société de la performance détruit méthodiquement au profit de l'hyperactivité et de la réactivité.
Le travail, dans cette perspective, n'est plus le cœur de l'existence — ni comme nécessité instrumentale (le modèle des Trente Glorieuses), ni comme lieu d'épanouissement (le modèle post-68). Il est une activité parmi d'autres, qui doit laisser de la place à ce qui ne produit rien de mesurable : la promenade, la lecture sans but, la conversation lente, le silence. La vita contemplativa n'est pas la paresse — c'est la condition de la pensée réelle, de l'attention véritable, de la présence à soi et aux autres que la performance perpétuelle rend impossible.
Ce renversement annonce peut-être une troisième idéologie du rapport au travail, que la jeunesse semble avoir partiellement intégrée — sans toujours l'avoir théorisée. Le quiet quitting, le désengagement tranquille, le refus du surplus d'investissement ne sont pas seulement des réponses cyniques à des conditions de travail dégradées. Ils peuvent être lus comme une forme de résistance — consciente ou non — à l'injonction de l'auto-exploitation enthousiaste. On refuse non pas de travailler, mais de se laisser définir par le travail.
Négligence chrématique et ergophore : les conséquences systémiques
Cette troisième idéologie n'est pas sans conséquences économiques — et elles méritent d'être nommées sans détour.
Si le travail n'est plus le cœur de l'existence, alors deux des bioi que nous avons décrits dans un article précédent — le bios chrématikos (la vie tournée vers l'accumulation et les affaires) et le bios ergoforós (la vie qui porte l'œuvre du travail) — perdent leur centralité culturelle. Ce n'est pas de la négligence au sens moral du terme. C'est une réorientation des priorités existentielles qui produit, à l'échelle collective, une certaine négligence chrématique et une négligence ergophore — un désengagement progressif de la sphère productive qui a des effets réels sur la croissance, la productivité, la capacité d'innovation.
Les économistes l'observent dans les données : la participation au marché du travail stagne dans plusieurs pays développés, les heures travaillées diminuent, le rapport à la carrière s'est profondément transformé chez les moins de quarante ans. Ces phénomènes ne s'expliquent pas seulement par des conditions de travail dégradées — ils reflètent un changement de valeurs plus profond.
La question que cette évolution pose est alors la suivante : qui fera le travail que personne ne veut plus faire ? La réponse la plus souvent avancée est : les machines. L'IA et la robotique pourraient en effet pallier une partie de ce désengagement humain — libérant les individus pour la vita contemplativa que Han appelle de ses vœux, tout en maintenant le niveau de production nécessaire. Ce scénario est séduisant. Il suppose que la transition soit gérée avec une équité que les précédentes révolutions industrielles n'ont pas toujours produite.
Mais il y a une tension plus profonde que cette réponse techno-optimiste ne résout pas. La proligence — cette capabilité d'aller au-devant de la situation, de prendre des initiatives, de traiter le prescrit comme un point de départ — suppose un rapport au travail qui lui donne de l'importance. Si le travail n'est qu'un passage obligé vers la contemplation, la proligence s'étiole. Et ce que les organisations perdront alors n'est pas seulement de la productivité — c'est cette intelligence du réel, ce soin du travail bien fait, que ni l'IA ni les robots ne peuvent produire à la place d'un être humain qui tient à ce qu'il fait.
Han n'a pas tort de diagnostiquer l'auto-exploitation enthousiaste comme une pathologie. Mais la vita contemplativa comme horizon collectif pose une question que son œuvre n'a pas encore entièrement résolue : comment préserver le soin du travail — la diligence, au sens propre — sans tomber dans la performance compulsive ? Comment travailler sans s'auto-exploiter, et sans non plus se résigner à la négligence ?
C'est peut-être la question centrale du management des prochaines décennies.
Références
Byung-Chul Han, La Société de la fatigue, Circé, 2014 (éd. orig. 2010).
Byung-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques de pouvoir, Circé, 2016 (éd. orig. 2014).
Byung-Chul Han, Dans la nuée. Réflexions sur le numérique, Actes Sud, 2015.
Simone Weil, La Condition ouvrière, Gallimard, 1951.
Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975.
Martin Seligman & Mihaly Csikszentmihalyi, « Positive Psychology: An Introduction », American Psychologist, 2000.
François Jametz, L'Âme des Entreprises, 2025.
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